Sans titre approprié

Tellement de voies possible, je ne sais pas laquelle choisir. Comme si il y en avait une meilleure que les autres pour commencer. Elles ne sont pas jolies, aucunes, ça ne sert à rien de creuser pour la trouver. Je profite d’être encore moi-même, alerte, lucide en quelque sorte, pour taper quelques mots, peut être que je les continuerai quand j’en aurai la force, mentale plus que physique, ou qu’au contraire je les confronterai avec ceux d’un autre jour. Mon médecin m’a prévenu avec son accent chantant, pas celui de la campagne pluvieuse et reculée, celui du soleil ( sud ouest? je ne ne suis pas douée pour les différencier ), que j’allais « être un véritable mollusque, mais c’est nécessaire d’augmenter ta dose là ». 

En me relisant, j’ai l’impression d’entendre la voix off d’un film dramatique, mélancolique, le genre volontairement diffusé aux heures creuses, quand il faut rentabiliser l’achat des droits mais épargner les spectateurs d’un navet sans nom, le genre qui se veut poignant, profond, puissant mais n’est qu’un calque raté d’autres calques râtés. Oh non je ne suis pas sur le point de m’éteindre au sens le plus fort, disons plutôt que je vais m’éteindre au sens de veille. « Une cure de sommeil » en quelque sorte. Je n’aime pas ça, je n’aime pas prendre ces cachets, c’est faux, c’est chimique, c’est jouer avec le cerveau, je me cogne dans les murs, je m’endors à table, je tombe des escaliers, la lumière me pique les yeux, le brouhaha de la télévision m’oppresse, et puis on ne sait pas ce qu’il y a dedans au fond, dans le cerveau tout comme dans les cachets, non vraiment il n’y a rien de rassurant là dedans. J’ai essayé, je le jure, j’ai essayé. Je fais sans pendant que ce nuage s’installe sournoisement, les années passent, je me rends, je les avale religieusement, je me berce d’illusions puis les arrête sur un coup de tête, j’en paye amèrement les conséquences avant de capituler de nouveau.

Si en fait, ce qui est rassurant c’est que j’ai l’obligation de me reposer, abandonner mon esprit au fond d’un sommeil paisible plutôt que se reposer, ça reflète mieux l’état second qui est provoqué et imposé, ce n’est pas un conseil mais une obligation. Je n’arrive pas à m’accorder du repos par moi-même, je me suis habituée à la fatigue et à une dose de gêne, d’inconfort quelque part. Impensable de faire autrement, presque anormal. Est-ce que cet ancrage inconscient cause mes cinq, mes six réveils nocturnes, une alarme pour me sortir du repos?

Ca me rend triste de me dire que j’ai 20 ans bientôt, dans quelques semaines, trois semaines et un jour tout juste, et que je ne sais pas fonctionner sans antidépresseurs. Fonctionner, c’est le mot le plus froid, abrupte, dénué de sensibilité, qui m’est naturellement venu à l’esprit. Commencer par celui-ci est sensé être l’option la plus atteignable, presque robotique, tu fonctionnes et c’est tout, juste tu fonctionnes. Une fois que je saurai me lever de mon lit, sortir de chez moi plus longuement que pour un café, sans dépenser le maigre reste d’énergie que j’essaie de conserver, sans creuser encore plus dans mes réserves trop entamées, ce sera la première étape. La suivante sera d’être présente, véritablement présente je veux dire, pas juste un corps qui joue les réactions réfléchies pour le personnage qu’elle a construit en rempart. Intérêt à mimer: absent. Rapidement, on devient plutôt doué à ce jeu. C’est moins embêtant pour tout le monde de faire semblant. Moins embêtant mais plus épuisant. Cette tentative là, on verra pour plus tard. Hier, comme à chaque anniversaire, chaque Noël depuis des années, quand mes parents m’ont demandé ce que je souhaite, j’ai répondu « aller mieux ».

Note à moi-même: trouver quelque chose de matériel. Nettement plus simple à obtenir. Il faut épargner à maman ce regard perdu et désarmé qu’elle arbore trop souvent par ma faute.

Ne me dis pas que tu comprends. Non, ce n’est pas vrai. Je ne te blâme pas d’essayer de te mettre à ma place, dans un sens ça montre que tu souhaites me rassurer, me dire que le brouillard va se lever, si il l’a fait pour toi, pourquoi il ne le ferait pas pour moi? Même si tu as les meilleures intentions du monde, et je ne doute pas que tu les as, c’est mon brouillard, pas le tien, tu ne l’as jamais ressenti ce putain de brouillard. Tu n’as pas connu cette dépression quand ton amant t’a laissé pour un autre. Tu n’as pas connu cette dépression quand tu as perdu ton chat. Tu n’as pas connu cette dépression quand tu as quitté ton cocon pour cette opportunité à l’autre bout de chez toi. Je ne remets pas en doute la peine que tu as éprouvé, les jours, les semaines de déprime ont pu être une épreuve pesante, oppressante, tu manquais d’air et tu pensais que ça n’en finirait jamais, je compatis sincèrement. Mais tu vois, la déprime, ce n’est pas la dépression. C’est différent. La dépression existe, loin d’un mythe, d’une excuse pour se cloîtrer dans son petit confort, refuser tout contact et toute réalité, préférer le refuge de son lit parce qu’on ne peut pas s’imaginer au delà. Ce n’est pas un manque de bonne volonté qui empêche l’action, la guérison, c’est son absence totale, comme si elle n’avait jamais existé, comme si l’idée même de cette volonté n’avait jamais existé, comme si la possibilité qu’elle puisse être ressentie un jour était inconcevable. Loin de cette souffrance à l’esthétique polie et brossée qui transparait sur certains réseaux, ça fait mal, infiniment plus mal que tu ne le crois. Tu ne comprends pas. Moi-même, je ne comprends pas.

Je ne me risquerai pas à peindre ( pour les yeux ) avec des mots ce que je ressens. Pour toi, pour moi. Je ne veux pas m’en souvenir maintenant, ça commence à faire effet et j’espère pouvoir m’endormir très bientôt, avec un peu de chance ce sera un sommeil sans rêve, ils m’épuisent autant que le quotidien ces temps ci. « Être un véritable mollusque », ça sonne drôlement. Je déteste autant que ça m’apaise.

S’ouvrir sur cette intimité me coûte. Par ce billet je ne souhaite pas attirer la pitié, il y a des années que tu serais tombé sur une vidéo sinon. Me sentir vide et dévastée me pèse suffisamment, je ne veux pas ajouter « pitoyable » au tableau. Ne me dis pas que tu sais ce que je ressens, s’il te plaît, pas cette phrase clichée et hypocrite. Je l’ai caché, je n’en suis pas fière. Petit à petit, je me libère de certaines barrières, j’imagine que c’est un pas en avant. Ce revirement, je ne le scande pas fièrement. Le fait de l’écrire, d’en faire un combat que le monde connaît, me donne une sorte de charge morale, celle de devoir m’engager continuellement dans la bonne direction, de moi à moi. Cette vague d’idées noires n’est qu’une partie de mes soucis, pourtant une partie suffisamment envahissante pour que la livrer me terrorise. Je suis fière de ces mots dans un sens. Pas de son contenu mais de l’acte, de l’aveu. Je choisis de ne plus en avoir honte.

Camille.

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10 commentaires
  1. Louise a dit:

    J’ai beaucoup repensé à ton texte depuis sa sortie… Merci encore du fond du cœur <3

  2. Tu fais preuve de beaucoup de courage en publiant cet article (qui est d’ailleurs vraiment très bien écrit). Je te souhaite énormément de courage dans ton parcours ❤

  3. Bonjour Camille,
    Par crainte d’être maladroite dans ce que je vais dire, je ne vais pas dire grand chose. Sache juste que je te suis depuis wekiffyoucollab et tu as été celle que je trouvais la plus naturelle et sincère. Je t’admire beaucoup pour ton courage, et je ne te souhaite que d’aller mieux.
    Voilà j’espère ce passage difficile de ta vie se finira rapidement.

  4. JuliaP a dit:

    je ne sais pas vraiment quoi te dire Camille, tu es une personne que je suis depuis un certain temps sur les réseaux sociaux, et voilà, je t’apprécie beaucoup, je te souhaite du fond du coeur d’aller mieux et de prendre soin de toi comme tu le peux. <3
    Merci pour cet article, après tout nous connaissons tous des problèmes, plus ou moins graves bien-sûr, et il ne devrait pas y avoir toute cette honte autour de ceux-ci. Tu vois peut-être ton article comme un aveu de faiblesse mais je le vois au contraire comme un aveu de courage, de faire face à cette maladie, et j'espère que tu y arriveras, à ton rythme.

    Je pense à toi :)

    Une fidèle abonnée sur twitter

  5. Ancefera a dit:

    Tu écris tellement bien Camille, c’est touchant <3

  6. Antvro a dit:

    <3 Bravo et merci pour ton courage Camille
    Se reposer, c'est bon aussi parfois.
    Quand tu auras repris des forces, voilà deux livres qui m'ont bcp aidée à une époque particulièrement sombre: Parler de la mort de Françoise Dolto, et puis Le petit livre des couleurs de Michel Pastoureau.

  7. Lerma Marina a dit:

    Je t’admirais déjà beaucoup et avec ce post je t’admire encore plus, c’est très courageux de ta part. J’espère sincèrement que tu ira mieux et je t’envoie tout mon courage !

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