Pensées #1: 9 jours de bénévolat

Mise en place du contexte: août 2017, 13 jours de bénévolat au total. Non loin de Berlin, 27 jeunes, 18-29 ans, réunissent Russie, Allemagne, Palestine, Angleterre, Turquie, France. Activités, ateliers, discussions en lien avec la tolérance culturelle et religieuse. Projet fort ambitieux. Chaque jour, j’isole quelques pensées. Chaque soir, je les articule en quelques lignes. Aujourd’hui, je choisis d’en présenter 9.

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IMG_0342.JPGBerliner Mauer

J.1 : Boucle continue depuis quelques jours: chaleur, estomac vide, sommeil agité, mal de tête. Pas maux de tête, mal de tête, mais sans fin. Ce projet est-il une si bonne idée, compte tenu de ma fatigue? Le doute domine de loin l’excitation de la nouveauté. 2h de transport en commun pour 24 pauvres kilomètres. Entschuldigung, wo kann ich den 433 Bus finden? – ehdhzurpönd enusch geradaus tschuzuslhden links – danke schön. 12h37. Première véritable arrivée sur le camp, au loin les deux organisatrices me regardent avancer, traînant mes pieds et ma valise. V. et F., immobiles, incertaines jusque là, s’agitent dans tous les sens, se grandissent, leurs bras s’étendent dans les airs pour s’approcher, s’accrocher, s’approprier les nuages et m’offrir toute leur douceur. La fatigue rend mon esprit cotonneux, je les suis dans cet innocent mouvement puis je fais en sorte que chaque arrivant reçoive le même souffle de tendresse.

 

IMG_0290IMG_0289Martin Luther Museum, Wittenberg

J.2 : Boucle continue encore aujourd’hui: chaleur, estomac vide, sommeil agité, mal de tête. Un seul cette fois. Peut-être que mon esprit est trop occupé à mémoriser tous les noms pour trouver l’énergie de me comprimer le crâne. Constat du jour: Décomplexion déjà totale. Absence de maquillage. Douches communes. Cheveux en vrac. Chaussettes noires dans tongues roses. Chaussettes rayées dans Birkenstocks rouges. La journée s’achève avec un tête-à-tête franco-turc, axé politique et éducation, aussi animé par nos propos que nos tentatives pour anéantir les moustiques.

Ajout à J.27: On vient de m’envoyer une photo, chaussures noires dans espadrilles beiges, je me suis laissée entraînée.

J.3 : C. et J. sont bien allemands, aucun doute. Pas de préjugés, juste des stéréotypes. Dès le premier coup d’oeil, nos cuisiniers diffusent cet air germanique difficilement qualifiable, pourtant distinctif. Ils sourient avec les yeux, toujours. Tatouages plein les bras, ça va de soi. Crâne rasé et barbe longue, casquette et moustache en pic, on s’y attend. Salade quinoa, pommes, crevettes, beurre de cacahuètes, ça ne nous semble pas étonnant. J’observe le couple. Leurs gestes s’accordent. Sauf quand ils coupent des oignons. Seul J. n’arrive pas à arrêter les larmes.

J.4 : Money, money, money. C’est inscrit tel quel sur le papier. Nous avons tenté de catégoriser les problèmes majeurs de notre société pour rêver notre monde idéal. L’exercice était volontairement impossible. Fiche déposée sur le sol dans un coin de la pièce, je me dirige naturellement vers les discriminations de genres, le sexisme, que je piétine. Faute d’autres intéressés, ce soucis est mis de côté, je me rabats sur l’Argent. Vaste question. Deux heures d’intenses discussions plus tard, nous ne sommes même pas en mesure d’imaginer notre utopie, tant nous sommes entourés, liés, étouffés par l’Argent. La frustration de ne pas être en mesure d’entrevoir une esquisse de solution, pourtant poussé par cette débordante volonté, nous irrite. Exaspérations. Améliorer le monde en ayant la main sur l’Argent, l’exercice semblait ridiculement simple pourtant.

IMG_0518IMG_0561Alter Elbtunnel, Hambourg   Marktplatz, Bremen

J.5: Unconditionnal basic income, mots soufflés par notre entraîneur. Projets déjà mis en place dans quelques endroits pour des résultats intéressants. Cette journée de réflexions aboutit sur un concept qui, selon les organisateurs et avec des données plus précisément chiffrées, pourrait obtenir des financements. Je n’aime pas le mot concept, c’est comme si il vomissait sur moi son brunch de brief sur la stratégie com pour la prochaine OP marketing.

J.7: Montagnes russes. Envie irrépressible de tourner le dos. Je me ferme comme un épais dictionnaire, claquant fermement la masse alourdie de pages, pour ne montrer que sa couverture froide et hermétique.

J.8: Quand il en vient aux clichés, la France répond fermement aux siens. Se plaindre va de soi, qu’on le reconnaisse ou non, qu’on le verbalise ou non, nous sommes incapables d’être satisfaits. 3H de présentation préparée par chaque pays pour tacler quelques faits de sa « culture » ( cf J.? ), sa situation religieuse et politique, ses faits de société récents. La France, première sur la liste, dimanche, 9h-12. Rappel des stéréotypes nationaux, ok. Parallèle entre les dernières élections et celles de 2002, ok. Territoires d’outre-mer oubliés, cimetière marin de Mayotte, ok. Je suis prise au dépourvu par la question sur la situation des handicapés, satisfaite néanmoins par ce bref sommaire. Ca ira.

Pause déjeuner, reprise avec la Turquie. Je me sens stupide d’avoir pensé que notre situation nationale est catastrophique. Nos plaintes sont justifiées par les évènements, bien sûr. Aucune plainte ne vaut moins qu’une autre, elles se répercutent juste de façons différentes. Pourtant, faire un pas de côté, orienter mon regard selon celui des turcs et suivre la direction qu’ils me montrent me fait prendre conscience que ces plaintes ne sont pas si catastrophique. L’homme aime se plaindre, encore plus si il est français.

IMG_0557IMG_0584IMG_0583Hambourg dorée, magnifiée par les derniers rayons d’août

J.10: Araignées tués, 2. Tique aperçue, 1. Piqures de moustiques, 17. Moustiques tués, >60, j’ai arrêté de compter. J’ai beau être dégoutée à l’idée de consommer de la viande, mon habilité à tuer les moustiques est reconnue par l’ensemble du camp. Satané moustiques.

J.?: Après toutes ces discussions, mon avis perd de ses retranchements, je me demande: y a-t-il vraiment une telle chose qu’une culture spécifique à une nation? Je suis française, également je suis supposée être de culture française. Rien à voir avec mes origines familiales; pas françaises au delà de mes grand-parents. Pas alimentée par ses médias; je varie les sources internationales selon les évènements. Je doute que la politique y soit pour quelque chose; ai-je besoin de développer sur ce point? Le français n’est plus la langue majoritaire de mes études; bientôt elle ne sera plus celle de mon entourage. Je ne peux pas me baser sur mes goûts artistiques; je ne m’intéresse à rien ni personne, à tout et tout le monde. Aucun lien avec la géographie; cette culture ne se cantonne pas à un lieu, les frontières lui sont inconnues. Qu’on ne vienne pas me parler de bonnes manières, d’élégance, de style dans des vêtements H&M ou de nourriture la bouche sentant encore les makis. Je ne sais pas. Pas aussi simple qu’il n’y paraît. Je réponds autant aux critères de cultures étrangères qu’à celle de la France.

Camille.

P.S: pour en savoir plus sur le volontariat, une ancienne vidéo sur ma chaîne décrit ma première expérience dans un orphelinat en Bulgarie, en août 2015.

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