Pensées #2: s’habituer à l’air de Prague

+1 mois et 1 jour.

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J.26 – 17h36, métro, entre Staroměstská et Můstek. « Dis G., tu veux un bout de chocolat? – Lui dis pas ça il doit fait attention à sa ligne. En plus on est sur la A là. La ligne A. ». J’hausse sensiblement le coin des lèvres, peut être assez pour semer le doute mais définitivement pas pour me faire remarquer. Je me sens telle une espionne. Les quinquagénaires papotent, continuent les plaisanteries grasses. D’habitude, Prague préfère la politesse du silence dans les transports. Sans un coup d’oeil vers moi qui pourrait la trahir: « La fille là elle a les yeux si bleus, regarde la ». C’est moi qui la regarde. Surprise, prise sur le fait, elle hésite, regard perdu pendant un millième de seconde. Cette fois, les deux coins de mes lèvres se haussent franchement pour un échange de francs sourires.

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J.6 – Les bretons sont censés être partout. Pas moyen de trouver des galettes de froment ici. Est-ce abuser de demander à ses parents d’en amener dans l’avion lors de leur visite prochaine?

J.12 – 9h19, une boîte de mouchoir, un ciseaux à ma droite, un café, un fruit à ma gauche, une conversation étouffée en allemand derrière ma porte. Lors d’une soirée d’intégration, on nous dissèque la probable montagne russe émotionnelle qui nous attend pendant ce voyage. Etape 1: émerveillement continu, imperturbable face aux désagréments quotidiens. Etape 2: Prise de conscience relativement progressive et/ou brutale d’une différence culturelle. Bientôt un mois ici. Je me demande quand viendra l’étape 2. J’ai envie de porter mon long trench beige aujourd’hui, il traine presque au sol, heureusement il ne pleut plus.

J.12, bis – Il faut que je commence un carnet de synonymes. Le français regorge de mots ayant tous leur signification propre. Il faut arrêter de se complaire avec son maigre panel de mots mais diversifier sa langue, faire varier les images et danser les sons et jouer les sens. Paraît-il que le français s’étend sur 100.000 mots. Je me demande le ratio « mots utilisés/mots existants ».

J.16 – Raison valable d’admirer Prague: les oies et canards de nos parcs sont troqués par des paons.

J.16, bis – Un serveur qui se souvient de ma venue la semaine passée est toujours une réalisation incroyablement satisfaisante. Dans l’idéal, car j’étais une cliente respectueuse. En réalité, car je l’ai certainement marqué avec mes efforts notables de déclinaisons lors de ma commande. Café, nom féminin, jedna kava au nominatif, jednou kavu à l’accusatif. Il s’est efforcé de parler lentement, d’articuler distinctement et de répéter autant que nécessaire, un sourire bien éloigné des couleurs locales sur les lèvres. Il a fait passer le mot à ses collègues. Promis, je reviendrai chaque lundi pour leur montrer mes progrès.

J.19 – Nouvelle preuve qu’être français(e) de naissance apporte plus d’avantages qu’on ne le réalise. Mon travail fait que je me retrouve à enregistrer une vidéo pour un public anglais. Seule obligation: parler. En soi, ce n’est pas problématique, d’ordinaire ma langue et mon accent sont jugés plus que satisfaisants. Tentatives après tentatives, ma bouche abandonne pour retrouver ses r confortablement appuyés. Je capitule. « C’est pas grave tu sais, de toute façon si ils t’ont prises toi pour filmer les vidéos, c’est pour ton accent ». La raison de mon embauche repose-t-elle sur mon origine?

Cette anecdote m’en amène une autre. J.16, présentation orale sur Kate Chopin d’une quinzaine de minutes. Je prends plaisir à exposer les enjeux de ses textes, ses réflexions féministes sur la construction de l’identité genrée, le rôle de la femme selon les attentes créées par la société. « Ton exposé est celui que j’ai le plus écouté, très intéressant! J’avoue que ton accent a beaucoup joué quand même. » 

Mon syndrome de l’imposteur est suffisamment alimenté comme ça.

J.20 – Attente devant un passage piéton. C’est dingue comme il est long à passer au vert. En face de moi il me regarde, ses yeux sont rivés, fixement, le temps s’écoule, le temps s’allonge, il en profite. Ce n’est pas un regard  de fatigue qui se perd dans le vide, pas celui de l’observation, ça n’a rien d’innocent, c’est celui du jugement, du jugement perverti même, ça se voit dans ses yeux qu’il matte, ça se comprend vite ce genre d’expression,  il ne s’en cache pas. Répugnant. Vraiment, ça ne veut pas changer de couleur. Le regard des hommes me répugne. C’est triste car j’en viens à un dégoût généralisé. C’est triste car j’en viens trop souvent à cette réflexion.

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1 commentaire
  1. Camille K a dit:

    Je ne connaissais pas Kate Chopin, merci !
    Et j’ai envie d’entendre ce fameux accent maintenant, hé hé. Quant à Prague, qu’est ce que j’attends pour visiter ? Sérieusement…
    :) !

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